Listen to the article

0:00
0:00

C’est l’histoire de fourmis reines qui ont poussé très loin l’art de vivre sans les autres. Elle est relatée dans une étude parue le 23 février 2026 dans la revue Current Biology, consacrée à une colonie composée uniquement de reines.

Des entomologistes japonais se sont intéressés à cette espèce de fourmi, observée sur seulement neuf sites au Japon. Elle a pour nom Temnothorax kinomurai. Elle réunit une combinaison de traits que l’on n’avait encore jamais observée chez une même espèce de fourmi : ni ouvrières, ni mâles. Les colonies sont composées exclusivement de reines.

Pour comprendre à quel point ce système est déroutant, il faut d’abord rappeler à quoi ressemble, en général, une colonie de fourmis. Dans la plupart des espèces, on trouve trois catégories d’individus : les femelles reproductrices, qu’on appelle les reines ; les femelles stériles, les ouvrières, qui assurent tous les travaux de la colonie ; et les mâles, qui ne vivent que le temps de s’accoupler, puis disparaissent. Ce schéma paraît si stable et si répandu qu’on le considère souvent comme la « norme » des fourmis.

Pourtant, certaines espèces ont dévié de ce modèle, en particulier des espèces parasites qui vivent aux dépens d’autres fourmis. Celle au centre de cette histoire est Temnothorax kinomurai, qui n’est pas une fourmi classique. C’est une fourmi inquiline. Ce terme désigne une espèce de fourmi qui vit au sein du nid d’une autre espèce et exploite son organisation sociale. Les inquilines ont perdu, au cours de l’évolution, la capacité de fonder et d’entretenir seules une colonie. Elles dépendent des ouvrières d’une espèce hôte pour élever leur propre descendance.

L’intruse élimine la reine du nid

L’histoire commence lorsqu’une jeune reine T. kinomurai s’introduit dans un petit nid d’une espèce proche, Temnothorax makora. Elle n’arrive pas en amie : elle tue la reine hôte, ainsi qu’une partie des ouvrières, en les piquant avec son dard.

Une fois la reine en place éliminée, la reine T. kinomurai prend le contrôle du nid. Elle pond ses œufs, et laisse les ouvrières de l’hôte élever sa progéniture comme si c’était la leur. Ce mode de fondation, avec usurpation du nid et assassinat de la reine hôte, est classique chez plusieurs fourmis parasites, mais ici, elle sert une stratégie encore plus radicale, comme nous allons le voir.

Les ouvrières survivantes de l’espèce hôte élèvent ensuite la descendance de la reine usurpatrice. Elles vieillissent et disparaissent progressivement, faute d’être remplacées. La caste ouvrière de l’espèce hôte s’éteint donc, et le nid ne contient plus que des individus de l’espèce parasite.

La stratégie du parasitisme social sans ouvrières

Ce type de parasitisme social sans production de fourmis ouvrières (workerless parasitism) est un phénomène qui, bien que rare, existe chez d’autres espèces de fourmis. Mais ce qui rend T. kinomurai véritablement exceptionnelle, c’est qu’elle ne produit pas non plus de mâles !

Dans la nature, T. kinomurai est extrêmement rare : elle n’a été trouvée que sur quelques sites au Japon, sur les îles de Honshu et Shikoku. Les chercheurs ont collecté, entre 1978 et 2020, 31 colonies « mixtes » : des nids où cohabitent quelques douzaines d’ouvrières de l’espèce hôte, T. makora, et une à trois reines T. kinomurai. Fait frappant : dans ces nids, les chercheurs n’ont observé aucun individu qui puisse être identifié comme ouvrière ou mâle de T. kinomurai.

Dans les colonies de T. kinomurai, toutes les fourmis de l’espèce parasite sont des reines, mais elles ne se ressemblent pas toutes. Les chercheurs distinguent deux types de reines selon leur morphologie : les gynomorphes et les intermorphes.

Reine gynomorphe de T. kinomurai.

Certaines sont gynomorphes : ce sont des reines initialement ailées, au corps typique d’une reine fondatrice, avec un thorax développé pour porter des ailes. « Gyno- » renvoie à femelle, et « -morphe » à la forme : ce sont des femelles à la « forme de reine » pleinement développée.

Reine intermorphe T. kinomurai.

D’autres sont intermorphes. Souvent dépourvues d’ailes, elles ont un aspect intermédiaire entre une reine et une ouvrière, tout en restant fonctionnellement des femelles reproductrices.

On parle de polymorphisme de reines pour désigner l’existence de plusieurs formes de reines au sein d’une même espèce.

Afin de vérifier que l’absence de mâles et d’ouvrières n’était pas un simple biais d’observation, Keiko Hamaguchi (Kansai Research Center, Kyoto), Jürgen Heinze (université de Regensburg, Allemagne) et leurs collègues ont ramené six colonies mixtes en laboratoire, dans des nids artificiels. Ces chercheurs ont suivi attentivement l’origine et le destin de tous les individus.

À partir du couvain collecté, ils ont obtenu 24 reines gynomorphes et 19 reines intermorphes, toutes appartenant à T. kinomurai. Les reines ont produit ces deux types de filles, toujours des reines, jamais d’ouvrières ni de mâles.

Par ailleurs, l’examen minutieux de 42 pupes (stade entre la larve et l’adulte), notamment de leurs organes génitaux, a exclu l’hypothèse de mâles « déguisés » morphologiquement en reines.

D’où la question inévitable : comment ces reines se reproduisent-elles si aucun mâle ne cohabite dans la colonie ?

Pour y répondre, les auteurs ont isolé en laboratoire 43 jeunes reines, assurément vierges, c’est‑à‑dire n’ayant jamais rencontré de mâle, et les ont placées dans des conditions où elles pouvaient tenter de parasiter de nouvelles colonies ou groupes d’ouvrières de T. makora. Comme souvent chez les espèces sociales se comportant en parasites, la plupart ont échoué : elles ont été tuées par les ouvrières ou sont mortes hors du nid. Seules sept reines, trois gynomorphes et quatre intermorphes, ont réussi à s’installer, à survivre et à produire une descendance.

Les œufs pondus par ces sept reines, pourtant non fécondées, ont donné naissance à 41 reines gynomorphes et 16 reines intermorphes, toujours sans aucun mâle ni ouvrière. Autrement dit, des femelles produisent d’autres femelles sans intervention de mâles.

Parthénogenèse thélytoque

La réponse à la question de savoir comment ces reines se reproduisent si aucun mâle n’est présent tient en un mot : parthénogenèse. Plus précisément, il s’agit ici de parthénogenèse thélytoque (du grec thelys, femelle, et tokos, naissance).

La parthénogenèse est un mode de reproduction dans lequel un œuf se développe sans avoir été fécondé. Chez de nombreux insectes sociaux, les œufs non fécondés donnent naissance à des mâles. Mais dans la parthénogenèse dite thélytoque, les œufs non fécondés produisent exclusivement des femelles.

Les reines T. kinomurai élevées en laboratoire, donc de facto non fécondées, ont pondu des œufs qui ont donné exclusivement naissance à des filles, de futures reines, avec toujours deux morphologies possibles, mais sans production de mâles ni d’ouvrières.

Des reines qui se reproduisent sans jamais s’accoupler

Pour conforter cette interprétation, les auteurs ont disséqué les organes reproducteurs des reines. Leur anatomie intime confirme ce mode de reproduction. Normalement, les ovaires des insectes sont constitués de tubes fins appelés ovarioles, chacun capable de produire des ovocytes.

Les reines gynomorphes de T. kinomurai possèdent six ovarioles, tandis que les intermorphes en ont quatre à six. À titre de comparaison, les reines de l’espèce hôte T. makora en possèdent huit, ses ouvrières seulement deux. Ces différences reflètent le potentiel reproducteur : plus il y a d’ovarioles, plus la fourmi peut produire d’œufs.

Pas la moindre trace de sperme

Un autre indice en faveur de ce mode particulier de reproduction concerne la spermathèque, l’organe où les reines stockent normalement le sperme des mâles, parfois pour des années. En temps normal, la spermathèque est essentielle : après un unique vol nuptial, la reine puise dans ce stock de spermatozoïdes pour féconder ses œufs tout au long de sa vie.

Chez T. kinomurai, la spermathèque semble rudimentaire. Elle est nettement plus petite que chez les reines de T. makora, l’espèce hôte qu’elle usurpe. Les chercheurs n’y ont jamais trouvé de spermatozoïdes.

Tout indique donc que ces reines n’ont pas recours à l’accouplement pour se reproduire, ne stockent pas de sperme et se passent complètement de la reproduction sexuée.

Une espèce qui combine parasitisme social et parthénogenèse thélytoque

Les chercheurs ont donc affaire à une espèce de fourmi combinant deux caractéristiques rares : un parasitisme social sans ouvrières et une reproduction reposant sur la parthénogenèse thélytoque, produisant uniquement des femelles reproductrices à partir d’œufs non fécondés. Aucun mâle, aucune caste ouvrière propre.

D’autres espèces du genre Temnothorax pratiquent le parasitisme social sans ouvrières. En revanche, aucune autre espèce de ce groupe, parasite ou non, n’est connue pour se reproduire par parthénogenèse. Toutes les autres ont une reproduction sexuée classique, avec accouplement et production de mâles.

La parthénogenèse thélytoque a été décrite chez d’autres fourmis, y compris chez une espèce parasite, Mycocepurus smithii. Mais, contrairement à T. kinomurai, on observe dans plusieurs populations de cette espèce des ouvrières, des mâles et une reproduction sexuée.

Chez T. kinomurai, la spécialisation est totale : perte des ouvrières, disparition des mâles, dépendance complète envers les ouvrières d’une autre espèce et reproduction exclusivement thélytoque.

La parthénogenèse thélytoque permet donc à la reine de n’investir que dans des filles, c’est‑à‑dire des futures reines, maximisant ainsi la probabilité que sa lignée se perpétue malgré un contexte de main‑d’œuvre ouvrière limitée et déclinante.

L’avantage évolutif du tout-femelle

Reste à comprendre l’origine d’une telle stratégie. On pourrait imaginer que T. kinomurai dérive directement de son hôte, T. makora, en ayant progressivement perdu ses ouvrières puis ses mâles. L’hypothèse est séduisante : une espèce parasite qui se simplifie au point de ne conserver que sa caste reproductrice.

Mais les analyses phylogénétiques préliminaires racontent une autre histoire. T. kinomurai ne semble pas descendre de son hôte. Elle serait plus proche d’une autre espèce, encore plus rare, Temnothorax bikara, connue pour pratiquer le slave-making, littéralement l’esclavagisme social. Ces fourmis mènent des raids contre des colonies voisines, capturent leur couvain et élèvent les larves et les nymphes pour en faire, une fois adultes, des ouvrières à leur service. Or, il se trouve que T. bikara parasite Temnothorax spinosior, une espèce très proche génétiquement de T. makora, l’hôte actuel de T. kinomurai.

Sous réserve que cette hypothèse soit confirmée, cela pourrait signifier que T. kinomurai a évolué à partir d’ancêtres esclavagistes en perdant progressivement sa caste ouvrière, s’en remettant entièrement à celles de l’hôte. Un tel scénario a déjà été documenté dans deux lignées génétiques du genre Temnothorax.

Un autre aspect évolutif mérite d’être souligné. Chez de nombreux hyménoptères sociaux, la perte des ouvrières s’accompagne d’un passage d’un système d’outbreeding (accouplements entre individus non apparentés, souvent lors de vols nuptiaux) à un système de sib‑mating (accouplements entre frères et sœurs au sein du nid), autrement dit d’une situation exogame à une situation fortement endogame. Ce changement favorise des ratios sexuels biaisés vers les femelles. Dans un tel contexte, produire des mâles peut devenir coûteux et peu rentable. La parthénogenèse thélytoque peut alors présenter l’avantage de ne plus avoir à investir dans des individus dont la seule fonction serait de féconder leurs sœurs.

Chez T. kinomurai, cette logique semble poussée à l’extrême. La colonie se résume à une poignée de reines, et rien d’autre.

Une société qui n’a plus rien du modèle classique de la colonie

Se passer totalement de production de mâles grâce à la parthénogenèse thélytoque peut constituer pour cette espèce de fourmi une stratégie avantageuse sur le plan évolutif, en particulier dans les espèces où les reines ne tolèrent pas la présence de la reine hôte et dépendent d’un petit contingent d’ouvrières de l’hôte pour élever leur couvain et dont le nombre décline progressivement.

C’est donc bien l’histoire de fourmis reines qui ont poussé à l’extrême la logique du parasitisme social et de la reproduction de femelles sans intervention de mâles.

Cette surprenante espèce japonaise semble être un cas d’école pour comprendre comment les sociétés de fourmis peuvent évoluer. Elle montre qu’une espèce peut survivre en combinant des traits rares et en abandonnant d’autres considérés comme essentiels, comme la reproduction sexuée.

Rien ici ne relève de la fable : c’est la réalité biologique de T. kinomurai, une fourmi japonaise qui défie les règles les plus fondamentales de la vie en société. Une lignée où la colonie ne repose plus sur une reine, des ouvrières et des mâles, mais sur un nid réduit à une lignée de reines, sans roi, sans ouvrières, qui survit en s’installant chez autrui. Une variante extrême de l’organisation sociale des fourmis.

Pour en savoir plus :

Partager.

Salle de presse de TheNews.re. Nous couvrons l'actualité réunionnaise et internationale avec rigueur et objectivité. Notre mission : informer les citoyens avec des analyses approfondies sur la politique, la société, l'économie et la culture.

7 commentaires

Laisser une réponse