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Montrer les dents. C’est l’attitude qu’a préconisée l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, mardi 13 janvier sur France Inter. Plaidant pour une Union européenne (UE) qui cesse d’être dans le commentaire et soit davantage dans le rapport de force, le fondateur du parti de centre gauche Place publique a proposé d’opposer à la menace trumpiste d’annexion du Groenland des mesures économiques fortes.

« Il faut qu’il sache que nous mettrons en place l’instrument anti-coercition de l’Union européenne, ce qui nous permet d’exclure les entreprises américaines des marchés publics européens [et] de bloquer les exportations dans les domaines stratégiques pour les Etats-Unis », a plaidé M. Glucksmann, avant de citer un exemple : « Nous avons avec ASML, une entreprise néerlandaise, le monopole des machines qui fabriquent des microprocesseurs si importants pour Donald Trump ».

Cette proposition s’inscrit plus généralement dans la politique d’une Europe forte défendue par le pré-candidat à la présidentielle. Mais elle se heurte à une triple difficulté : le flou stratégique de la menace américaine, la forte interdépendance entre les deux alliés et le risque d’une escalade dans laquelle l’Europe pourrait avoir beaucoup à perdre.

L’instrument anti-coercition, un outil encore jamais utilisé

L’instrument anti-coercition auquel Raphaël Glucksmann fait référence est un outil adopté en octobre 2023 par l’UE pour protéger ses membres en cas de chantage commercial. Ce « bazooka commercial », comme il est parfois surnommé, a notamment germé après que la Chine eut imposé des restrictions commerciales à la Lituanie, pour sanctionner son rapprochement commercial avec Taïwan.

Il comprend un arsenal de réponses économiques, commerciales et réglementaires auxquelles les Européens peuvent recourir, en restreignant par exemple les droits de propriété intellectuelle, les investissements directs étrangers, l’accès aux marchés publics de l’UE ou encore l’autorisation de commercialisation de produits étrangers. « C’est un instrument utile, car il est très versatile et peut être utilisé de plein de manières différentes », souligne Sébastien Jean, professeur d’économie au Conservatoire national des arts et métiers et directeur associé à l’Institut français des relations internationales, qui estime qu’y faire référence « n’est pas incongru à ce stade ».

En plus d’afficher la détermination européenne, il constituerait une manière de faire pression sur l’administration Trump en usant du levier des grandes entreprises américaines, par exemple en limitant les débouchés commerciaux des géants du numérique. « L’Europe constitue un marché qui n’est pas nécessairement remplaçable pour eux, explique à L’Express Tara Varma, directrice du bureau parisien du think tank German Marshall Fund of the United States. L’objectif serait de pousser les dirigeants de ces grandes entreprises à convaincre l’administration américaine de la nécessité de conserver des liens relativement apaisés. » Difficile pour autant de jauger de l’efficacité du « bazooka », puisque cet arsenal n’a encore jamais été employé et que le diable est dans les détails.

Priver les Etats-Unis de machines ASML, une menace peu réaliste

L’exemple pris par M. Glucksmann en atteste. le fondateur de Place publique propose d’imposer un embargo sur les ventes aux Etats-Unis des outils de l’entreprise néerlandaise ASML, le plus grand fabricant mondial de machines de nanogravure de semi-conducteurs. Celles-ci sont essentielles dans les secteurs des nouvelles technologies et de l’automobile. A ce titre, elles sont stratégiques pour la réindustrialisation et les investissements dans l’intelligence artificielle souhaités par Donald Trump.

« Leurs machines contiennent des composants venus du monde entier, et leur machine phare, l’EUV, repose principalement sur un composant fabriqué aux Etats-Unis », souligne toutefois Michaël Roeg, analyste financier pour la banque d’affaires belge Degroof Petercam et spécialiste des entreprises du Benelux. Plus embarrassant, « leur propriété intellectuelle est aux mains d’une firme américaine, et ASML les fabrique sous licence ».

Les pénuries auxquelles ont été confrontés les industriels lors de la crise liée au Covid-19 ont certes poussé les Etats à mettre en place des programmes de sécurisation de l’approvisionnement, visant à réduire la dépendance extérieure. Mais à l’heure actuelle, aucun pays n’est impliqué dans toutes les étapes de la chaîne de valeur, créant un « degré élevé d’interdépendance », souligne l’Organisation de coopération et de développement économiques.

Mettre en place un embargo n’est donc pas sans risque. « Il peut y avoir des coûts économiques et des répercussions sur la production de biens technologiques en Europe », prévient Juan Carluccio, professeur d’économie à l’université du Surrey (Royaume-Uni). Pour Degroof Petercam, cette proposition montre que M. Glucksmann ne comprend pas le fonctionnement du secteur des semi-conducteurs, pourtant stratégique.

Le risque d’une escalade de sanctions

En outre, en haussant le ton contre les Etats-Unis, l’UE prendrait le risque de représailles sévères. « C’est très délicat. Si on prend des mesures coûteuses pour les Etats-Unis, ils vont renchérir. C’est ce qu’on appelle la domination dans l’escalade. Si on monte dans les tours ainsi, où est-ce que ça aboutit ? », interroge Sébastien Jean.

L’UE dépend en grande partie des Etats-Unis dans plusieurs domaines clés, à commencer par les télécommunications, de l’infrastructure d’Internet (câbles sous-marins) aux solutions numériques quotidiennes (Google, Apple, Microsoft, etc.) – même si ces entreprises auraient elles-même beaucoup à perdre à se priver du marché européen. Cette interdépendance est l’une des explications du « deal » commercial assez défavorable qu’a dû concéder la Commission européenne aux Américains en juillet 2025, décrit par certains observateurs comme une « capitulation » face aux pressions trumpiennes.

Pour Sébastien Jean, le risque de mesures de rétorsions est toutefois un coût qu’il faut envisager : « Si un incident [comme l’annexion du Groenland] arrive, il sera très coûteux et nos mesures seront très coûteuses pour nous aussi, prévoit-il. Dans la théorie des jeux, si on entre dans une logique d’escalade, à la fin, personne n’est gagnant. » Parmi les conséquences à prévoir, les prix augmenteraient considérablement pour les consommateurs européens. « Est-on prêt à accepter ce coût-là ? C’est un bras de fer dans lequel l’Europe n’est pas dans la meilleure position », estime Juan Carluccio. D’autant que l’UE risquerait de perdre le plus important : le soutien politique américain en Ukraine.

Enfin, ces mesures de rétorsions s’inscrivent dans une logique de dissuasion. Or Trump entretient un flou stratégique sur le Groenland : il agite tantôt l’option de la voie diplomatique, tantôt celle d’un recours aux armes. Dans ce dernier cas, à quoi servirait un embargo sur les puces ou un « bazooka commercial » ? « Si M. Trump décide d’annexer le Groenland par une opération militaire, [cet outil] apparaîtra bien dérisoire », admet M. Jean.

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8 commentaires

  1. Antoine Thomas le

    Glucksmann propose une stratégie offensive, mais l’Europe pourrait-elle réellement appliquer ça à l’encontre d’un partenaire historique ?

  2. Camille Richard le

    Intéressant de voir comment les instruments anti-coercition pourraient être utilisés contre les entreprises américaines. Qui en serait le plus impacté ?

  3. Une position ferme face à Trump est nécessaire, mais sans stratégie claire, ces mesures pourraient se retourner contre l’Europe.

  4. Le monopole de ASML est cité, mais le Groenland reste une question géopolitique complexe loin de ce sujet de microprocesseurs.

  5. Ratisser large avec les menaces économiques semble audacieux, mais comment concrétiser ces mesures sans tomber dans une guerre commerciale ?

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