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Des entraîneurs et des joueurs qui se parlent avec une main devant la bouche, l’image est devenue si banale que son ridicule s’est effacé. Le geste signale à la fois un assez haut niveau de paranoïa, puisqu’il s’agit d’empêcher de lire sur les lèvres, et une réalité qui justifie ces précautions : sur un terrain de football et autour, plus rien n’échappe à la surveillance générale, et tout est sujet à polémique.

Ousmane Dembélé en a fait les frais quand, au lendemain du match PSG-OM, le diffuseur du championnat de France, Ligue 1+, a relayé sur les réseaux sociaux une séquence qui montre l’attaquant parisien s’adresser à un adversaire marseillais pour dire, à propos d’un coéquipier de ce dernier : « Balerdi, il est nul ! Tu le sais ! Tu le sais ! Il ouvre tout le temps sa bouche ! »

Cette diffusion n’a pas été appréciée par les deux clubs, comme si leur rivalité, pourtant constamment mise en scène, ne devait pas outrepasser les limites d’une forme de bienséance. Les paroles de Dembélé relèvent pourtant plus d’un chambrage assez ordinaire que d’une provocation.

Le Ballon d’or 2025 n’a pas caché ses lèvres, contrairement à l’Argentin Gianluca Prestianni (avec son maillot) lorsque, durant Benfica-Real Madrid, mardi soir, il aurait proféré des injures racistes envers Vinicius Junior. Le trashtalk de Dembélé apparaît bien dérisoire en comparaison, mais les deux épisodes disent à quel point le champ de jeu est devenu un champ de vision.

Les vestiaires ne sont plus étanches

L’incident Dembélé démontre les limites de la promesse, avancée par Ligue 1+ à son lancement, d’une « immersion » dans le jeu et ses coulisses. Outre que l’intérêt éditorial de ce parti pris est douteux, n’ayant constitué ni une nouveauté ni un saut qualitatif, il était évident qu’il allait entrer en conflit avec le fameux « secret du vestiaire ».

Ce secret constitue plus un principe qu’une règle tant son respect est aléatoire. Certes, une équipe sportive a tout intérêt à préserver l’intimité de sa vie en commun, notamment pour régler ses conflits en interne plutôt que les exposer publiquement au risque de les aggraver.

Pour autant, les vestiaires sont rarement étanches et les fuites y sont habituelles, les indiscrétions organisées. « L’entourage » des joueurs (agents ou proches) rapporte aux journalistes les propos entendus et les scènes vues dans le saint des saints, à l’entraînement, à l’hôtel, etc. On a des échos de l’ambiance dans le groupe, un aperçu des personnalités et des « clans » qui se forment.

On lave cependant son linge sale en famille, en général. Il faut qu’une altercation dégénère vraiment pour qu’elle soit exposée au grand jour, comme celle entre Adrien Rabiot et Jonathan Rowe à Marseille, en août dernier. La chaussure lancée par l’entraîneur Alex Ferguson, en rage après une défaite en février 2003, est entrée dans la légende de Manchester United en percutant l’arcade de David Beckham.

Mais quand les injures prêtées à Nicolas Anelka envers Raymond Domenech, à la mi-temps de France-Mexique, s’affichent à la une de L’Equipe en pleine Coupe du monde 2010, cette violation du secret du vestiaire fait perdre la tête à 23 footballeurs et précipite un psychodrame national. Dont la chasse à la « taupe », lancée par certains mutinés de Knysna, ne sera pas l’épisode le moins burlesque.

Il existe toutefois un délai de prescription, au-delà duquel on peut divulguer ces secrets. Les entretiens « Paroles d’ex » de L’Equipe demandent aux anciens joueurs de raconter leur « plus grosse altercation dans un vestiaire », et peu se dérobent.

Le football sous vidéosurveillance

Dans une profession aussi exposée, il faut un « intérieur » un tant soit peu préservé. La limite est toutefois de plus en plus flottante, et l’œil médiatique étend son champ de vision. Les joueurs et les clubs y contribuent d’ailleurs en se mettant en scène sur les réseaux sociaux dans des lieux privés.

L’« inside » est devenu un genre éditorial, sous forme de reportages ou de séries documentaires. Le célèbre Sunderland ’til I die (Netflix, 2019), récit tragicomique de la dégringolade sportive du club anglais, a inspiré d’autres collaborations – plus aseptisées. En vogue, les documentaires sportifs invitent le spectateur de l’autre côté de la barrière, mais cela reste de la communication maîtrisée. Les clubs eux-mêmes proposent des vidéos de ce genre.

En direct, les diffuseurs ont multiplié les caméras et les plans pour ne rien perdre du match, pour scruter les émotions, pour surgir au milieu du jeu avec une Spidercam, pour traquer tous les incidents sur le terrain et à ses marges. Il faut plonger (voire noyer) le téléspectateur dans le spectacle avec cette réalisation endoscopique qui va jusqu’à équiper les arbitres d’une ref cam – une « caméra piéton ».

L’espace de jeu est ainsi quadrillé par un puissant dispositif de surveillance, qui comprend aussi les systèmes électroniques de vérification des hors-jeu et du franchissement de la ligne de but. Les bancs sont filmés en permanence, le couloir d’accès à la pelouse est scanné, et les objectifs pénètrent donc jusque dans les vestiaires.

Tout est visible, et même si les réalisateurs choisissent ce qu’ils montrent et ce qu’ils laissent hors champ, les footballeurs exercent leur métier sous un regard constant. A ce degré de scrutation, on peut bien mettre sa main devant la bouche, il n’y a plus d’intimité sur le terrain, et le secret du vestiaire est de moins en moins bien gardé.

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